Le passage, épisode 4

Ceci est l’épisode 4 d’une de mes nouvelles intitulée Le passage.
Pour lire ou relire l’épisode précédent, cliquez ici. Pour reprendre la lecture depuis le début, cliquez ici. N’hésitez pas à me laisser votre avis dans les commentaires !


– Alors ? demanda Duke au téléphone.
– Rien, aucune trace. Pas de débris. Mais la zone à fouiller est large. Et pour l’instant on en est toujours à l’hypothèse d’une chute entre 18h et 19h. Si l’avion a volé plus longtemps, le périmètre de fouille est immense.
– Je sais. Faites au mieux. Dans combien de temps les navires arriveront-ils ?
– Encore 30h au minimum.
– OK, tenez moi au courant.
L’enquêteur du NTSB raccrocha. Les équipes de secours de la Navy avaient envoyé deux avions pour une reconnaissance visuelle du présumé crash. Sans succès.

Assis en face de lui se tenait son collègue Milton Korsky, avec lequel il avait épluché toutes les données relatives au Boeing 767 d’American Airlines. Révisé un an auparavant, il n’avait jamais connu d’incident particulier.
– Tu en penses quoi ? demanda Korsky.
– Objectivement je n’ai pas de théorie, puisqu’on n’a pas un seul élément de preuve. Je n’ai qu’une intuition.
– Laquelle ?
– Cet avion ne s’est pas crashé. J’ai du mal à le croire.
– Le navire va rechercher le signal des FDR. Ca va peut-être nous aider.
– Oui mais la portée de l’émission est tellement faible qu’il faut être tout près de la zone de l’épave pour la capter. Or pour le moment, on a peut-être 500.000 miles carrés à explorer. Les batteries seront vides bien avant.
Les FDR ou Flight Data Recorders, plus connus sous le nom de « boites noires », étaient équipés d’un émetteur envoyant un signal radio censé faciliter leur localisation. Mais la batterie qui l’alimentait n’avait qu’une autonomie de 30 jours maximum.
L’air dubitatif, Korsky demanda :
– S’il ne s’est pas crashé, alors quoi ?
Duke passa sa main sur sa nuque en soupirant.
– Joker.

**********

Wentian cogna à la porte mais ne reçut pas de réponse. Il se décida à entrer malgré tout. L’intérieure de la petite maison était parfaitement calme. Il la traversa et aboutit au jardin. Au milieu de celui-ci, un homme visiblement âgé lui tournait le dos.
– Papa ?
Le vieillard se retourna. Wentian vit que son père paraissait fatigué, beaucoup plus que lors de sa précédente visite. Modeste paysan, il n’avait jamais été gros, mais aujourd’hui son corps était plus maigre encore qu’avant.
– Mon fils, viens donc me voir.
Wentian s’approcha de son père et le serra dans ses bras. Puis il s’enquit de sa santé.
– Oh je vais bien, mais ce n’est pas le cas de ta mère. Elle a pris froid hier et est restée couchée depuis ce matin. Depuis notre rencontre, c’est la première fois qu’elle est inactive.
Puis il enchaina sur un autre sujet.
– Comment se déroule cette mission que l’on t’a confié ?
– Tout va bien, mentit Wentian. Mais j’ai beaucoup plus de travail ces derniers temps.
– Dis moi la vérité, est-ce que tout va bien ?
– Je ne te mens pas, tout va pour le mieux.
– Ecoute donc ce que j’ai à te dire.
Son père prit Wentian par le bras, et lui fit signe de marcher vers le fond du jardin.
– Tu es mon seul enfant, et j’ai mis toute mes espoirs en toi. Ils n’ont pas été déçus. Tu es un scientifique brillant. Mais tu prends trop de risques en travaillant pour l’armée.
– Je suis un chercheur, pas un militaire. Je ne serai pas envoyé sur le front, si tant est qu’il y en ait un jour.
– Il y en aura bien un un jour ou l’autre, la guerre fait partie de la nature des hommes. Mais je ne crains pas que tu sois blessé au combat. Non, c’est ta fonction qui me préoccupe.
– Mes recherches se font avec des protocoles de sécurité très stricts. Je ne risque pas grand chose.
– Il ne s’agit pas de cela. Le risque donc je te parle est politique.
Wentian s’arrêta de marcher. Son père poursuivit.
– Quand j’avais ton âge, en 1949, j’ai eu l’occasion de fuir le continent pour Taïwan. Ta mère et moi avons préféré rester, parce que nous pensions naïvement que le régime avait des aspects positifs. Mais très vite nous avons du déchanter. J’ai vu de bons amis être exécutés ou humiliés publiquement pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis. J’ai vu la souffrance engendrée par une idéologie étrangère à notre histoire et à notre mode de vie. J’ai moi-même du renier certaines personnes pour ne pas partager leur sort.
– Tout cela est fini maintenant.
– Non, ça ne l’est pas. Notre pays se transforme mais la nature du pouvoir n’a pas changé. Et je sais une chose : ce pouvoir est avide de survivre. Il ne veut pas être emporté par le flot de la modernité. Alors il a besoin d’hommes brillants comme toi pour se maintenir.
Wentian était mal à l’aise. Critiquer le régime était très risqué.
– J’ai un poste passionnant, un bon salaire, et une famille. Que demander de plus ?
– Dis moi, que fais tu exactement ?
– Je te l’ai déjà dit, je ne suis pas autorisé à en parler. Même à toi.
– Je sais que tu travailles dans cet… endroit éloigné, et je n’aime pas cela. D’ordinaire, on met les gens à l’écart lorsqu’il y a un risque.
– Pourtant on m’autorise à venir te voir. Beaucoup n’ont pas cette liberté.
– Oui mais pour combien de temps ?
Wentian ne voyait pas quoi répondre.
– Ne mets pas ton talent au service du régime, car cela se retournera contre toi. Notre pays a une longue histoire, il lui survivra. Mais je ne voudrais pas que mon fils compte parmi ses victimes.
– Je dois être loyal. Si un jour ce n’est plus le cas, vous pourriez en subir les conséquences.
Le père de Wentian serra son bras de toute la force de sa main osseuse.
– Peu importe notre sort, à ta mère et moi. Nous sommes âgés, notre vie est derrière nous. Si un jour tu dois choisir un autre avenir, fais le sans craindre pour tes parents. Fais le pour toi, et pour ta famille. Penses-y, si tu aimes ton père.

**********

– Veuillez entrer, fit l’aide de camp, Monsieur le ministre vous attend.
Le colonel Wen Tazhuo pénétra dans le bureau du général Yuxiang, ministre de la défense de la République Populaire de Chine. La pièce, immense, était décorée comme il se doit d’un portrait de Mao sur le mur gauche et d’une carte du monde, centrée sur l’Empire du Milieu, sur le mur droit.
– Mes respects, mon général.
Le ministre lisait un rapport et ne leva même pas les yeux vers son visiteur.
– Où en est Shén mén ?
A l’instar du Grand Timonier, beaucoup de dirigeants chinois accueillaient leurs subordonnés sans politesse aucune, en leur demandant directement les nouvelles.
– Nous progressons. Nos hommes sont motivés, et du personnel complémentaire va bientôt…
– Quand serez vous prêts ? interrompit Yuxiang, toujours concentré sur sa lecture.
– Nous n’avons pas encore de date précise. D’après les derniers essais, il se pourrait que…
– Les fonds alloués au projet sont-ils insuffisants ?
– Non, mon général. Mais je crois que…
– Alors quoi, colonel ? dit lentement Yuxiang, daignant enfin regarder son interlocuteur. Vous venez me voir pour me dire que vous êtes en retard ?
Tazhuo comprit qu’il fallait offrir du concret.
– Nous savons choisir la largeur du portail, et fixer son emplacement à quelques mètres près.
– Et tout cela sans la moindre explication théorique ? Je vous félicite, colonel.
Le ministre avait parlé sur un ton glacial, qui contredisait totalement son propos.
– Nous savons aussi choisir la destination. A quelques mètres près également.
– Soyez plus précis.
– Nous pouvons ouvrir un portail de 100 mètres de large menant dans la rue de New York de votre choix.
Yuxiang posa son document et se leva lentement.
– Dans ce cas, il est temps de passer à la phase opérationnelle.
– Dès maintenant ?
– Oui, puisque vous me dites que l’on peut déjà utiliser votre découverte pour voyager d’un point à un autre. Nos services de renseignements doivent commencer à se familiariser avec elle. Vous imaginez sans peine les informations qu’ils pourront récupérer ainsi. Plus aucun lieu ne nous sera inaccessible.
Tazhuo repensa à l’accident du Boeing, dont son supérieur ne savait rien.
– Mon général, en l’état le phénomène n’est pas encore assez bien maitrisé. Je demande encore un peu de temps avant de le confier à nos hommes.
Yuxiang fit le tour de son bureau en donnant des petits coups de doigts sur le placage.
– Faites vite, colonel. Les occidentaux pourraient découvrir tout cela à leur tour, ce qui annulerait notre avance. Il faut exploiter celle-ci le plus vite possible. D’ailleurs, dans quelques jours, je viendrai personnellement inspecter les travaux.
– Bien compris, mon général.
– Veillez bien à la confidentialité du programme. Toute indiscrétion doit être traitée comme un crime.
Tazhuo prit congé. Dans l’avion qui le ramenait au centre de recherche, il se promit d’offrir au ministre une démonstration impressionnante. Sa carrière en dépendait, après tout.

L’épisode suivant a été publié. Pour le lire, cliquez ici.

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