Le passage, épisode 3

Ceci est l’épisode 3 d’une de mes nouvelles intitulée Le passage.
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Wentian et son assistant se retrouvèrent quelques instants plus tard dans le laboratoire. Pendant quelques instants aucun des deux ne parla. L’ambiance était lourde. Chacun des deux hommes réalisait qu’une épée de Damoclès pointait maintenant au dessus de leur tête. Les régimes totalitaires ne pardonnent que rarement les échecs. Il fallait trouver au plus vite la raison du dysfonctionnement, faute de quoi leur vie serait en danger.
Liaobang brisa le silence le premier.
– J’ai peur. On avait pourtant tout prévu. Comment cette catastrophe a pu nous tomber dessus ?
– Je ne suis pas d’accord, lâcha Wentian d’un air las. Nous n’avions PAS tout prévu, car nous n’avons qu’une maitrise empirique du positionnement du passage. On ne sait toujours pas pourquoi il s’ouvre !
Il serra les poings, contenant difficilement sa colère.
– Comment peut on lancer un programme d’application pratique sans avoir au moins une théorie pour décrire les phénomènes que l’on veut exploiter ? C’est absurde !
Puis il se ressaisit. L’image de sa famille traversa son esprit. Il n’avait qu’un fils, conséquence de la politique de l’enfant unique imposée par le parti. Un petit garçon de 6 ans, bien trop jeune pour perdre son père. Puis il pensa à ses parents, des paysans humbles du Yunnan. Agés, ils comptaient sur lui pour les aider financièrement, le paradis communiste n’ayant pas de système de retraite digne de ce nom. Puis ce fut le visage de sa femme qui lui apparut.
– Fu, il faut tout reprendre à zéro. S’il y a eu une erreur, nous devons trouver laquelle.

**********

Washington, D.C.

Dans son bureau du NTSB, Charles C. Duke relisait le bulletin d’alerte qu’il venait de recevoir. Le vol AA671 n’était pas arrivé à Londres. A 18h05, heure de New York, une dernière communication indiquait que tout était normal, puis plus rien. Aucun message automatique ACARS n’avait été reçu. Temps clément sur tout le parcours, confirmé a posteriori par les images satellites. L’avion s’était littéralement volatilisé.
Il envisagea alors les causes possibles. Un détournement ? Le Boeing devrait avoir été signalé dans un aéroport, ce qui n’était pas le cas. Et à l’heure qu’il était, il devrait avoir consommé tout son carburant depuis longtemps. Crash ? Plus probable. Les secours étaient déjà prévenus. Mais pourquoi ? Décrochage ? Survitesse ? Et si oui, pour quelle raison ? Un gel des sondes Pitot, comme pour cet Airbus d’Air France en 2009 ? Peu probable par beau temps. En fait, il ne pouvait même pas formuler une hypothèse. Il faudrait au moins attendre de trouver des débris de l’avion.
Duke se leva et se rendit au briefing.

**********

Wentian et Liaobang se présentèrent devant le bureau du colonel à 19h précises. Tazhuo les reçut immédiatement.
– Alors ? fit-il simplement.
Wentian essaya d’être concis.
– Nous avons découvert une défaillance dans un émetteur de champs. L’intensité demandée n’était pas celle émise réellement. Le décalage explique parfaitement l’accident observé.
– Qui a fabriqué cet équipement ?
– Un sous-traitant à Canton, Guandong Power Systems Co.
– Je vais vous envoyer une équipe d’enquêteurs de l’autorité d’approvisionnement de l’armée. Ils remonteront jusqu’à ceux qui ont fabriqué l’élément en cause. Et les sanctionneront. De votre côté, aucun mot sur cette histoire.
En clair, un contremaitre ou des ingénieurs allaient être fusillés. Wentian en eu froid dans le dos. Puis il enchaina :
– Pouvons nous reprendre nos tests ?
Le colonel semblait impassible.
– Oui, mais il va y avoir quelques changements.
– Lesquels ?
– Nous allons vous adjoindre une équipe d’ingénieurs supplémentaire, qui arrivera de Pékin dans 4 jours. Vous devrez les intégrer totalement au projet. Grace à eux, vos recherches avanceront plus vite.
Sur ce, Tazhuo les congédia.

Lorsqu’ils furent à nouveau seuls, Liaobang fit part de sa consternation.
– Une équipe d’ingénieurs ? En temps normal j’aurais été ravi d’avoir de l’aide. Mais alors pourquoi nous avoir répété que la confidentialité du projet impliquait de travailler en équipe très réduite ?
– Tu n’y es pas, Fu, objecta Wentian. On veut sans doute accélérer les recherches, mais surtout que notre savoir faire soit partagé. Au cas où l’un d’entre nous serait indisponible.
– Tu entends quoi par indisponible, fit semblant de demander Liaobang ?

**********

– Contact !
Liaobang appuya sur l’interrupteur. Sur l’écran de contrôle, un disque noir d’environ 60 cm de large se matérialisa. Un flot de poussière monta immédiatement du sol pour venir s’y engouffrer.
Wentian regarda par la fenêtre. On y voyait le terrain plat de 30 hectares situé à côté du centre de recherches. Il était parfaitement vide, à l’exception d’une petite tour de métal de 5 mètres de haut placée en son centre, et surmontée d’une caméra vidéo. Elle permettait d’observer les effets des expérimentations à une distance de sécurité suffisante. Wentian, situé trop loin, ne distinguait qu’un point en face de la tour. A côté de lui, en t-shirt et la chevelure teinte en vert, officiait Zhao, 22 ans, le chef de l’équipe de développement logiciel, chargé présentement du calibrage. L’échec était interdit : le passage devait s’ouvrir exactement à l’endroit prévu.
– Le disque se place à la position prévue, avec une marge de 5 mètres environ. Très forte aspiration, donc différence de pression avec l’autre côté. On doit bien aboutir dans l’espace.
L’expression « l’autre côté » désignait l’endroit où menait le passage. Pour ce test, il avait été volontairement placé à 5000 km d’altitude.
– Coupure !
Nouvel appui sur l’interrupteur. Le disque disparu instantanément et la poussière retomba.
– Tu imagines, fit Liaobang, si on laissait cette ouverture activée suffisamment de temps, toute l’atmosphère de la terre pourrait s’échapper…
– Oui, mais on ne le fera pas. Maintenant, Zhao, recalcule moi une autre destination.
– Déjà ? Tu ne veux pas contrôler celle-ci d’abord ?
D’ordinaire, on installait au bout d’un bras mécanique une nacelle contenant une caméra et quelques autres détecteurs comme un thermomètre et un capteur de pression. Puis on faisait passer le tout au travers du passage pour observer l’autre côté, et essayer de déduire s’il menait bien à l’endroit prévu. En cas de test dans l’espace, la caméra permettait d’effectuer un relèvement aux étoiles.
Pourtant, Wentian ordonna de passer outre.
– Négatif, la nouvelle position est la suivante.
Il nota des coordonnées sur un papier. Le jeune informaticien les lut et regarda Wentian d’un air sidéré.
– Une altitude négative ? Tu veux ouvrir un trou dans le sol !
– Ce n’est pas le sol, c’est l’océan pacifique. Je veux un passage à ces coordonnées, pour une durée d’une seconde.
– OK, mais le logiciel est programmé pour refuser ce genre de demande.
– Pourquoi ?
– C’est une sécurité. Le passage est censé servir à des sondes atmosphériques, pas à des plongeurs.
– Il l’est toujours. Mais pour le moment nous sommes en phase de test. Peut-on contourner ce blocage ?
– Oui mais, hem, moi seul peut le faire. Je dois m’authentifier avec un compte spécial réservé aux développeurs.
– Alors vas-y.
Zhao entra lentement les coordonnées dans l’ordinateur, et un message d’alerte apparu. L’ « autre côté » allait être situé à 4000 mètres sous l’eau.
– Tu es sûr ? fit Liaobang, hésitant.
– Tout à fait.
L’assistant pressa l’interrupteur. Au milieu du terrain, un formidable jet d’eau sembla sortir de nulle part, et arrosa la tour d’observation, arrachant net la caméra. Il s’étendit sur près d’une cinquantaine de mètres, quasiment à l’horizontale, avant de cesser d’un coup.
Les trois hommes restèrent ébahis par le spectacle. L’énorme pression des abysses avait été brièvement mise en contact avec celle, infiniment plus faible, de l’atmosphère.
– Fu, ordonna Wentian, fais réparer la tour. Je crois qu’on progresse.

L’épisode suivant a été publié. Pour le lire, cliquez ici.

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