Le passage, épisode 2

Ceci est l’épisode 2 d’une de mes nouvelles intitulée Le passage.
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– Un avion de ligne ? J’ai bien entendu ?

Le colonel Wen Tazhuo, chef de l’Unité 144 des Forces Armées Populaires de Chine, répéta lentement sa question. Devant lui, les deux responsables de son unité n’en menaient pas large. Li Wentian, ingénieur chef en charge du projet Shén mén (Porte divine), et son assistant Fu Liaobang, avaient été convoqués quelques instants auparavant pour rendre compte des évènements de la journée.
– Oui, fit Wentian d’une voix presque inaudible.
– Comment peut-on être sur que cette disparition est liée à notre expérience ?
– CNN indique une position probable à 200 km près qui correspond à celle que nous avons recalculé pour la porte. Et l’heure estimée de la disparition concorde aussi avec celle de l’essai.
– Vous voulez dire que nous avons envoyé cet avion…
Wentian articula péniblement.
– Le point de sortie prévu était la troposphère de Jupiter, colonel.


Tazhuo n’imaginait pas rapporter un tel incident à ses supérieurs. Le croiraient-ils ? Lui retireraient-ils le projet ? Puis il essaya de comprendre.
– Pourquoi la porte s’est-elle ouverte au milieu de l’Atlantique ? Nous maitrisons sa localisation depuis plusieurs mois pourtant.
– Oui, mais l’intensité du champ magnétique n’a pas été la bonne. Peut-être un incident matériel. Nous ne nous en sommes aperçus qu’en voyant que le ballon était toujours là. Le passage s’est bien ouvert, mais pas à l’endroit prévu.
– Et si il s’était ouvert en plein milieu de Pékin ? Vous m’aviez assuré que cette étape du projet était franchie.
Tazhuo marcha lentement vers la fenêtre d’où l’on apercevait les hangars affectés au projet. Il resta silencieux quelques instants, puis demanda :
– Ils sont morts, bien entendu ?
– Oui. Il fait – 180 °C sur cette planète, il n’y a pas d’oxygène, et des vents de 300 km/h.
– Et si une sonde spatiale quelconque repère l’épave ?
– Colonel, c’est impossible.
– Pourquoi ? J’ai vu sur une télévision occidentale des photos satellite d’un robot de seulement 1 m de long qui roule sur Mars. Si les américains ont pu voir cela, ils pourront certainement voir un avion.

Wentian comprit que son chef faisait allusion au programme de rovers Spirit-Opportunity de la NASA. On pouvait effectivement identifier ces deux objets artificiels, pourtant minuscules, sur des images de la planète rouge. Mais là on parlait de Jupiter, un monde sans aucun rapport, heureusement.
– Il ne peut y avoir d’épave puisque Jupiter n’a pas de sol.
– Pas de sol ? Tazhuo écarquilla les yeux. Son incompétence flagrante en planétologie ne semblait pas lui poser de problème.
– Jupiter est une planète géante, expliqua Wentian. Une boule de gaz, en quelque sorte. Sous les nuages, il n’y a pas de surface solide, seulement une mer d’hydrogène et d’hélium qui se transforme peu à peu, à des milliers de kilomètres de profondeur, en un fluide de nature mal connue. C’est un peu comme trouver un navire qui aurait coulé dans un océan de 50.000 km de profondeur.
Puis il ajouta tout doucement :
– L’objectif de ce programme est d’ailleurs d’étudier cet environnement…

Tazhuo eu envie de répondre qu’étant à l’origine du projet, il le savait encore mieux que lui, puis se ravisa. Car bien sûr, il n’allait pas dire à ces deux imbéciles de chercheurs que la science maquillait un programme de recherche militaire.

– Les expériences sont interrompues jusqu’à nouvel ordre. Je veux un compte-rendu complet de l’incident demain. Le matériel actuel doit être testé. En cas de nouvel échec, vous serez tenus personnellement responsables. Est-ce clair ?
– Bien mon colonel, répondit Wentian en avalant lentement. Son avenir professionnel, voir plus, était en jeu. Liaobang, quant à lui, était resté silencieux.

Les deux scientifiques sortirent du bureau, dissimulant leur tension. Ils n’avaient plus droit à l’erreur.

*******

Resté seul, Tazhuo s’assit et se concentra. Par la fenêtre, il observait le désert de Mongolie intérieure où se trouvait le centre de recherche. Les évènements des derniers mois lui revinrent à l’esprit.

D’abord, la découverte, purement fortuite. Un laboratoire de l’armée étudiait la possibilité de détruire des équipements électronique à distance, via un champ magnétique intense. Au cours d’une simulation, une sorte de trou d’environ deux mètres de large s’était matérialisé à quelques mètres du sol. L’air s’y engouffrait avec une force terrible. Les ingénieurs crurent d’abord avoir créé un trou noir, un objet physique à la force d’attraction infinie.

Puis ils comprirent que l’orifice était en fait un passage ouvert vers un autre lieu, en l’occurrence le vide de l’espace à ce moment là. Bien qu’incapable de trouver une explication scientifique au phénomène, ils tentèrent de le maitriser en faisant varier les paramètres à leur disposition : puissance du champs magnétique, orientation, etc.

Ces essais avait attiré l’attention de Tazhuo, alors chargé d’inspecter les recherches pour le compte de la Commission militaire centrale, haut commandement de l’armée chinoise et de facto organe politique le plus puissant du pays. Il avait convaincu son président, prédécesseur de l’actuel secrétaire général du Parti Communiste Chinois, de créer une unité spécialisée dans l’exploitation de la découverte.

Il envisageait à l’origine d’utiliser les passages pour transporter une armée en quelques heures sur un champ de bataille lointain. Il avait suggéré ainsi qu’en cas d’invasion de Taiwan, l’armée populaire pourrait atteindre l’île sans avoir à traverser le détroit contrôlé par la flotte des Etats-Unis.

Toutefois en Chine populaire, le secret est une obsession. Il avait donc été décidé, outre le caractère confidentiel du projet, de lui donner en apparence une finalité scientifique. C’est ainsi que les équipes affectées croyaient travailler à l’envoi de sondes sur les planètes extérieures du système solaires. Le passage permettrait de réaliser en une seconde et avec une faible dépense d’énergie un trajet qu’une fusée classique mettait des années à réaliser.

La dernière tentative, réalisée le matin même, consistait à envoyer un ballon sonde dans la haute atmosphère de Jupiter. Il avait au préalable été lancé dans l’atmosphère terrestre, à quelques kilomètres au dessus du désert de Gobi. Puis la porte devait s’ouvrir devant lui, et le transférer sur la planète géante. Après quelques heures de trajet, il aurait envoyé par radio un signal codé attestant sa position. C’est là que l’incident s’était produit.

Les générateurs de champ magnétiques avaient été activés, mais aucune porte ne s’était ouverte. Les équipes ne s’en étaient pas aperçu immédiatement, et n’avaient coupé l’alimentation qu’au bout de 20 minutes. Une fois l’anomalie identifiée, il était alors apparu que la porte avait pourtant dû s’ouvrir, mais à un endroit encore indéterminé. Quelques heures après, les informations internationales avaient rapporté la disparition d’un avion d’American Airlines au cours d’un vol transatlantique.

Tazhuo se leva et regarda la maquette d’un avion de chasse posée sur une étagère, dans un angle de son bureau. Une idée lui vint. Oui, cet incident était regrettable. Mais après tout le programme était top secret, et le monde n’avait aucune raison de savoir ce qui s’était produit. La réputation de l’armée populaire n’en souffrirait pas, et le Boeing disparu rejoindrait les grandes énigmes de l’aviation civile. Et surtout… si on pouvait faire disparaitre un avion de ligne, ne pourrait-on pas faire de même avec un avion de chasse ? Ne serait-il pas possible d’offrir à une escadrille ennemie un voyage sans retour sur Jupiter ?

Le colonel sourit. Finalement cette histoire offrait des perspectives intéressantes. Il se rassit à son bureau, ouvrit un tiroir et en sortit un cigare cubain.

L’épisode suivant a été publié. Pour le lire, cliquez ici.

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